Résister peut au contraire engendrer des tensions qui viendront nourrir notre souffrance. Dans le cas d'un deuil, par exemple, nous pouvons accepter les émotions qui nous traversent - colère, tristesse, incompréhension et parfois même le  soulagement- qui font partie intégrante d'un processus naturel, plutôt que de culpabiliser et de vouloir taire nos sentiments. Les émotions ainsi acceptées et libérées nous permettent de nous sentir en vie, de manifester notre attachement pour la personne perdue et ressentir à quel point ce lien était puissant. Une fois exprimées, ces émotions auront tôt fait de laisser place à quelque chose de neuf; la vie en nous qui n'aura pas été niée nous donnera de nouveaux enjeux, et nous pourrons repartir en marche vers de nouveaux horizons, emplis de l'amour que nous portions au défunt.

 

En fonction de son degré de gravité, une maladie peut également perturber profondément nos repères, nos projets, notre relation au monde et aux autres. Un divorce, un licenciement, sont autant d'événement qui, par le bousculement qu'ils provoquent nous mettent en contact avec une énergie et des potentialités de changement dans notre vie. Mais ils peuvent également renforcer la croyance que seul l'état (supposé d'équilibre) que nous connaissions avant l'événement valait la peine d'être vécu et que tout ce qui pourrait advenir d'autre dans le futur ne pourra jamais nous ramener à la situation qui prévalait. 

 

Aussi posons-nous la question suivante: Lorsqu'un changement important intervient dans notre vie sans que nous l'ayons souhaité, notre souffrance vient-elle du changement lui-même ou de notre difficulté à accepter la perte de nos anciens repères? Autrement dit, souffrons-nous d'être confrontés à un nouveau contexte de vie, ou de notre attachement à ce qui est perdu? 

 

Notre souffrance se nourrit des repères et des habitudes que nous considérons comme valables et nécessaires. Pour ébranler durablement les fondations de notre souffrance, il nous faut tourner le dos à ces mêmes repères et accepter pour un temps l'impression de se perdre... Tourner le dos à la croyance que seul l'état que nous connaissions avant l'événement douloureux et perturbateur valait la peine d'être vécu.

 

 

 

 

De l'impermanence...

 

Face à notre difficulté à accepter le changement, nous sommes confrontés à une même réalité que les Bouddhistes nomment "l'impermanence". Selon le Bouddhisme, la vie est mouvement continuel, ce qui signifie que chaque moment, chaque expérience, agréable ou douloureuse, chaque émotion, sensation, pensée, ainsi que chaque être sont destinés à mourir et cela indépendamment de notre volonté. Fatalisme? Bien au contraire! Cette philosophie (dont s'inspire de plus en plus la science aujourd'hui dans sa tentative touchante d'expliquer les lois de l'univers) nous libère véritablement de deux de nos principales peurs, particulièrement paralysantes: la peur de voir notre souffrance (maladie, perte d'emploi, deuil douloureux, ...) durer, voire s'éterniser, et de l'autre côté, la peur de voir notre bonheur (relation amoureuse, bonne santé,...) s'étioler ou simplement disparaître. 

 

Car c'est une vision bien occidentale que de considérer le bonheur comme un état que nous devons chercher à pérenniser, à conserver tel quel. Et c'est notre attachement à cet état, la source de notre souffrance, lorsque nous le voyons se modifier. En effet, lorsque des émotions positives apparaissent, telles que la joie ou le sentiment amoureux, n'avons-nous pas tendance à espérer qu'elles durent, voire qu'elles demeurent inchangées pour le reste de notre vie? Et cet espoir -vite déçu- n'est-il pas à l'origine d'une nouvelle souffrance? Combien sommes-nous à avoir fait l'expérience qu'une joie ou qu'un sentiment amoureux intense étaient suivis par une sourde angoisse? De quelle angoisse s'agit-il sinon celle de voir ce sentiment disparaître? Nous consacrons tant d'énergie à espérer que ce que nous aimons reste en l'état, que nous oublions de vivre ce moment pleinement. 

 

Nous sommes donc invités à considérer ce même bonheur comme un mouvement, comme radicalement et fondamentalement impermanent. Si nous parvenons à laisser ce mouvement traverser notre vie, nous expérimenterons tantôt des moments de grand bonheur, de joie profonde, de satisfaction ou d'expansion, et tantôt des moments de douleurs, de tristesse, de colère ou d'angoisse, mais tout en étant conscients de l'aspect transitoire de ces états. N'étant plus paralysés par la peur, nous pourrons alors répondre de manière ajustée et trouver des solutions réellement pertinentes.

 

C'est là, précisément, que se trouve le fondement du lâcher-prise: agir tout en acceptant que les choses ne soient pas telles que nous souhaiterions qu'elles soient. Cesser de lutter contre le réel, de nous épuiser à vouloir le refuser dans combat énergivore, vain, voire délétère.

Cela suppose également d'éviter de nous cramponner à nos croyances, à l'idée que notre bien-être dépend de ce que les choses soient telles que nous pensons qu'elles "doivent" être.  Car de cette manière, nous restreignons notre vision du monde et de la réalité, nous ne pouvons plus l'appréhender dans toutes ses richesses, prisonniers que nous sommes d'une vision unique, restreinte et limitée. Le lâcher-prise n'est peut-être rien d'autre que l'abandon pur et simple, conscient et volontaire, de nos croyances les plus ancrées. 

S'en suit une ouverture à l'inconnu qui, dans un premier temps, peut faire peur, mais offre très vite de nouvelles perspectives, que notre mental ne pouvait imaginer, mais que notre intuition qui se libère peut nous permettre de contacter.

 

Le lâcher-prise peut s'accompagner d'un état de détente, de relaxation et de bien-être. Mais il étreint tous les états qui nous traversent, sans retenir ni écarter l'un ou l'autre. Car la désorientation et l'angoisse, le deuil et la tristesse, la frustration ou le manque, la colère ou le ressentiment, mais aussi toutes les joies qui nous sont accessibles, font partie intégrante de notre humanité. Nous sommes invités à les affronter, les connaître et les accepter pour mieux les traverser et, ce faisant, les laisser nous traverser.

Le mythe de l'euphorie perpétuelle véhiculé par la culture de masse nous étreint chaque jour, berce nos rêves, se cache avec malice dans chacune de nos activités, mais il reste un mythe avec sa haute teneur en déni de réalité. 

 

Et en ces temps de départ vers nos lieux de villégiature, souvenons-nous que la plus belle part dans le voyage n'est peut-être pas tant l'arrivée à destination que les multiples étapes qui nous y conduisent. Et qui sait, un voyage réussi n'est peut-être rien d'autre que l'art de s'écarter de l'itinéraire prévu pour gagner d'autres chemins, d'autres voies, et de nous y engager sans même savoir où ils nous emmènent; mais confiants, mais sereins, dégagés de la pression d'un itinéraire à atteindre et où chaque étape devient prétexte à un nouveau départ. Voyager ne serait rien d'autre alors que partir...

 

Pour aller où tu ne sais pas, vas par où tu ne sais pas

Saint Jean-de-la-Croix

> Bonheur, douleur: l'impermanence!  

L'euphorie perpétuelle, déni de réalité?

 

A y regarder de plus près, des émotions dites "négatives", telles que la colère, la frustration, la déception, l'irritabilité, le ressentiment, la tristesse, l'envie, la honte ou le désespoir (liste non exhaustive!) cachent souvent notre désir, conscient ou non, que les choses soient autrement que ce qu'elles sont.

La plupart de nos souffrances viennent de ce que nous souhaitons être autrement que ce que nous sommes et que la réalité que nous expérimentons soit différente de ce qu'elle est.

Cela vaut pour des événements extérieurs sur lesquels nous n'avons pas toujours de prises, pour les comportements de nos proches qui n'ont pas toujours les réactions que nous souhaiterions et bien évidemment pour nous-mêmes que nous nous empressons de juger et de condamner, n'étant que rarement à la hauteur de nos propres attentes.

 

En cherchant à nous débarrasser de ce qui nous déplait, tant en nous qu'au-dehors de nous, nous souffrons de ce conflit engagé avec une réalité que nous n'acceptons pas. Nous poursuivons un idéal de vie dénué de toute souffrance, un paradis que nous vendent les médias, à grand renfort de publicités où tout n'est que satisfactions et plaisirs immédiats.

 

De nombreuses méthodes dites de "développement personnel" renforcent d'ailleurs notre croyance que nous devons, par respect pour nous-mêmes, écarter de nos vies douleurs, émotions désagréables et autres inconforts afin de vivre constamment dans le bien-être et l'harmonie. L'euphorie perpétuelle, en quelque sorte. Mais lorsque nous ne parvenons pas à produire les changements qui nous écarteraient de nos souffrances, lorsque celles-ci semblent s'agripper à nous avec force et constance, ce dictat du bonheur ne fait que nourrir notre sentiment d'échec, nous plongeant dans une amertume et un désespoir délétères.

 

Face à notre désarroi grandissant, face à des douleurs qui ne disparaissent pas, des émotions pénibles, des pensées obsédantes ou des angoisses, nous pouvons être tentés de souscrire à l'un ou l'autre traitement médicamenteux qui dressera devant nous de plus modestes paradis: certes, les cachets "miracles" apaiseront nos symptômes, mais ils ne nous feront pas pour autant goûter les délices du bonheur tant convoité. Désormais asservis à un traitement qui, le plus souvent, n'a pas prévu de fin, un peu hébétés tout de même (la notice précisait bien quelques effets secondaires), il ne nous restera plus qu'à adopter une nouvelle croyance, selon laquelle la santé, la quiétude et le bonheur sont décidément pour les autres.

 

Le moyen d'en sortir? Peut-être commencer par changer notre regard sur la réalité en admettant que la perception que nous en avons est filtrée par nos croyances, érigées le plus souvent en certitudes. Ce qui, dans un second temps a de grandes chances de modifier non pas tant notre réalité - qui n'aura peut-être pas changé- que l'expérience que nous en ferons, la manière dont nous la ressentirons. Celle-ci nous paraît alors moins pénible, notre insatisfaction s'amenuise, notre colère ou notre amertume s'apaisent, notre désarroi fait place à de l'espoir et notre caractère s'adoucit. Nous sommes plus à même de délaisser nos habitudes qui souvent confinent à l'immobilisme et poser les actes qui pourront opérer de réels changements, productifs et durables sous forme de réponses ajustées aux situations. Nous devenons alors réellement créateurs de notre réalité, en toute conscience.

 

L'alliance plutôt que l'adversité

 

La clé pour sortir de cet enfermement? Le lâcher-prise... le mot le plus galvaudé et sans doute le moins compris de notre époque! Certains y voient un renoncement, une soumission et une résignation face à notre impuissance à contrôler notre vie. 

 

De notre point de vue, bien au contraire, il s'agit dans un premier temps d'embrasser notre réalité dans ce qu'elle a de plaisant et de déplaisant, d'adhérer au réel tel qu'il se présente. Lâcher notre désir qu'il en soit autrement. Douleurs, symptômes liés à une maladie, deuil inachevé, séparation, perte d'un emploi, tant de circonstances de la vie que nous voudrions pourtant éviter, bannir de notre vie, alors même qu'elles se présentent à nous.

 

Or, l'expérience nous montre que lorsque nous luttons contre une souffrance physique, celle-ci tend à se renforcer, un peu comme si l'énergie que nous mobilisons dans notre lutte nourrissait ce contre quoi nous luttons. A l'inverse, lorsque nous acceptons dans un premier temps la sensation désagréable, pénible, apparemment insupportable de la douleur, lorsque nous parvenons à la laisser nous traverser, nous observons vite un atténuement, même si la sensation ne disparaît pas tout à fait.

 

Ce principe s'applique évidemment aux émotions ou aux pensées qui nous accablent; au plus nous cherchons à les évacuer, au plus elles s'affermissent en nous, puisant leur force dans notre attachement à lutter contre elles,  tandis que si nous parvenons à les laisser nous traverser, nos émotions perdent en intensité, nos pensées en toxicité. 

 

Les arts martiaux les plus anciens, tel l'Aïkido, l'ont compris et formalisé : lorsqu'un combattant est attaqué, il ne s'oppose pas à la force qui l'agresse, au contraire, il épouse son mouvement, l'accompagne en s'accordant à son rythme.  Alors que l'adversaire s'attend à rencontrer une résistance, il ne rencontre en fait que du vide et même une assistance pour poursuivre le mouvement qu'il a initié, ce qui provoque sa chute. Le combattant profite donc du déséquilibre créé par l'agresseur pour le déstabiliser, le déforcer, récupérant et canalisant en quelque sorte l'énergie émise par ce dernier.

 

Les arts martiaux ont toujours allié la maîtrise technique au développement de valeurs morales et spirituelles, aussi les grands maîtres invitent-ils les élèves qui s'affrontent à se considérer comme partenaires plutôt que comme  adversaires. A l'antagonisme du combat, au cours duquel deux ennemis s'affrontent jusqu'à ce que l'un soit vainqueur et l'autre vaincu, les arts martiaux préfèrent la complicité du jeu, la coopération qui mène deux individus à partager une expérience commune. L'alliance plutôt que l'adversité. 

 

Nous pouvons appliquer ce même principe dans notre relation avec les événements pénibles que nous rencontrons; plutôt que de lutter contre eux, de chercher à les éviter ou nous en prémunir, nous pouvons accepter d'en faire l'expérience et créer avec eux une nouvelle alliance. L'ébranlement qu'ils provoquent en nous nous déstabilise, perturbe notre équilibre, nous plonge dans la tourmente, mais si nous parvenons à nous laisser ébranler, nous rencontrons bientôt de quoi rebondir. D'autant que la tourmente renferme en elle une énergie bien plus grande que le calme qui la précède! Et c'est précisément cette énergie que nous pouvons utiliser à notre avantage. 

 

 

 

Auteur > Olivier Pilette