Le silence du corps

Si les aléas de la vie nous ont fragilisés, si nous nous sentons seuls et démunis face aux enjeux essentiels de notre quotidien, l'absence de relations tactiles peut renforcer notre sentiment d'isolement et d'impuissance. L'image que nous nous faisons de nous-mêmes s'en trouve évidemment abîmée, amoindrie.

Nous pouvons alors être tentés, sans nous en apercevoir, de nous enfermer dans une coquille qui, bien loin de nous protéger, nous éloigne de toutes les ressources que nous pourrions puiser dans des relations saines et authentiques, chaleureuses et aimantes.

Ce constat semble dramatique mais il touche une grande partie de notre population: le drame, il me semble, vient de ce que la plupart d'entre nous n'ont plus conscience d'en souffrir. Car un corps désinvesti, anesthésié, voire nié, est un corps condamné au silence. Il aura beau recourir à tous les maux pour traduire ses manques et ses blessures, nous ne l'entendrons pas. 

 

La peau, zone de contact

Or, de nombreuses études nous ont montré que ce besoin fondamental de l'être humain, le besoin d'être touché, est incontournable si l’on veut parfaire son achèvement neurophysiologique et réguler son équilibre relationnel.

L'essai "La peau et le toucher" de Ashley Montagu, est à cet égard très parlant.

Notre peau est réellement ce qui fait lien entre le monde et nous, entre notre univers intérieur et notre contexte affectif, social, écologique, voire spirituel.

Comment pourrions-nous nous épanouir et délaisser ce sens du toucher qui nous relie autant qu'il nous distingue, nous unit autant qu'il nous délimite et participe ainsi pleinement à notre identité?

 

Explorer sa relation au toucher...

Lorsque je propose des ateliers de massage, mon premier objectif, au-delà de l'apprentissage technique, est de créer un cadre sécurisant et bienveillant afin que les participant(e)s puissent explorer leur relation au corps et au toucher.

Une fois le cadre posé, la confiance s'installe naturellement, qui permet à chacun(e) de conscientiser et d'explorer à son rythme, ses limites, ses résistances, ses peurs éventuelles, mais aussi de s'autoriser à sortir de sa zone de confort pour découvrir ses besoins, ses manques, ses envies et par-dessus tout ses ressources.

Car une fois que notre corps sort du silence que nous lui imposons d'habitude, nous découvrons en nous-même de petits trésors cachés, nous libérons des ressources internes dont, le plus souvent, nous ignorions l'existence!  

...en pleine conscience

Notre corps ainsi réhabilité devient un paysage à découvrir, pour soi-même, lorsque l'on reçoit, et pour l'autre, lorsque l'on donne le massage. Un paysage qui délivre ses secrets à mesure que l'on s'autorise à le visiter non pas avec notre mental et son cortège de pensées, mais avec les sens, laissant tout jugement de côté, et développant une attitude de saine et bienveillante curiosité, qui est à la base de la Pleine Conscience.

Je m'émerveille toujours d'observer la joie qui se dégage non seulement chez la personne qui en fait l'expérience, mais aussi dans le groupe qui s'en fait l'écho.

Moi, l'autre... et le monde

Car si ce processus peut se produire en séance individuelle, le fait de le vivre au sein d'un groupe tend à en amplifier la résonance. Nous pouvons dans l'instant constater et expérimenter les changements provoqués dans notre relation à l'autre et prendre conscience du chemin parcouru.

Une fois rentré chez soi, il n'appartient qu'à nous de laisser ce dialogue avec notre corps rayonner dans nos relations à l'autre, aux autres, et influencer la manière dont, plus généralement, nous "vivons ensemble". 

C'est là tout le bien que je nous souhaite!

Olivier

> Le toucher ou l'art de se relier, à soi, à l'autre, au monde

L'isolement au coeur de la multitude

 

N'ayant pas de voiture, je prends souvent les transports en commun

et marche beaucoup en rue, traversant régulièrement la ville de part en part, ce qui me permet d'observer ce qui se déroule autour de moi et de me questionner sur la manière dont nous nous côtoyons.

Car il me semble que depuis quelques années, nos grandes métropoles sont le théâtre quotidien d'un étrange spectacle, si bien ancré dans nos habitudes que nous ne lui prêtons plus la moindre attention.

A l'heure de l'explosion démographique et de la promiscuité propre aux grandes villes, nous sommes passés maîtres dans l'art de nous ignorer les uns les autres. Nous sommes même parvenus à créer l'isolement au coeur de la multitude. 

Perdus dans l'affluence anonyme de nos rues, grouillantes et agitées, nous pressons le pas, nous nous engouffrons dans le métro, cavalons dans des complexes commerciaux, traversons à la hâte les lieux publics et les paysages urbains, le corps tendu, pour ne pas dire crispé et quoi qu'il arrive autour de nous, nous gardons les yeux rivés au sol.

Lorsqu'enfin il nous arrive d'interrompre notre course folle, ce n'est toujours pas pour lever les yeux vers nos semblables. Nous nous empressons de consulter ces petits miracles de technologie qui nous "connectent" à de parfaits inconnus, tandis que nos corps font la file aux arrêts de bus, au cinéma, ou aux caisses des magasins, s'ignorant religieusement.

Certes la contiguïté de certains lieux nous oblige à nous frôler. Nous nous excusons alors d'une petit grognement dépité avant de reprendre le scrolling frénétique sur nos écrans tactiles. 

Un peu plus tard, lorsque sonne l'heure de pointe et que nous sommes obligés de nous serrer les uns contre les autres comme des poulets de batterie, il nous arrive de nous bousculer un peu, de jouer du coude afin de sauvegarder notre espace vital, condamnant par avance tout contact de peau à peau, et maudissant toute personne qui oserait lever les yeux sur nous, et dont les intentions ne peuvent être que malhonnêtes, cela va de soi.

Nous en profitons pour parfaire l'art de s'ignorer et attendons l'instant béni où nous trouverons notre chez soi, pour y goûter enfin une tranquillité bien méritée. 

Or, au moment précis où notre félicité devait enfin nous être accordée, quelque chose d'indéfinissable nous empêche d'y goûter tout à fait. Une tension, une tristesse, peut-être une angoisse viennent ternir le tableau de notre Terre promise. Mais de quoi peut-il bien s'agir? 

 

 

 

 

 

Le manque de l'autre

Derrière ce portrait orwellien, qui nous voit nous agiter et courir en tous sens, je perçois notre tentative ratée de ne plus sentir le poids, bien présent cependant, de notre solitude et de notre isolement.  

Car du fond de notre modernité, asservis à chacune de ses petites avancées, combien sommes-nous à pressentir que quelque chose manque, quelque chose que notre sacro-sainte technologie ne peut combler, un manque si viscéral, si profond et pourtant si simple: le manque de l'autre.

Je ne parle pas de l'autre dans sa virtuelle omniprésence exhibée sur les réseaux sociaux. Je veux parler de la rencontre physique, humaine, tactile. Trop habitués au silence du corps, nous avons négligé notre irrépressible besoin de contact et opté pour une "hyperconnexion" froide et impersonnelle. 

Les symptômes physiologiques et psychiques qui dénoncent ce manque de contact (le fameux mal-a-dit) se comptent par centaines et font le bonheur des lobbies pharmaceutiques: eczéma, psoriasis, dépression, troubles du sommeil, angoisses, dépendances à l'alcool, au chocolat ou à tout autre excitant, perte de "sens" et d'envie, burn-out (le travail c'est ma vie), en tant d'autres. Non pas que ce manque de contact en soit la seule cause, mais l'on voit bien qu'il y participe pour beaucoup, nourrit, amplifie et pérennise des symptômes que la chimie ne parvient souvent qu'à déplacer, au mieux.